Clap de fin pour la «vente à perte» de carburant. Annoncée en grande pompe par la première ministre, Élisabeth Borne, la semaine dernière, cette mesure n’aura vécu qu’une semaine. Invité sur TF1 et France 2, dimanche soir, le président de la République a enterré ce dispositif qui visait à limiter la flambée des prix à la pompe. Il restera, tout au plus, à l’état de «menace».

Il faut dire que l’exécutif avait fait face à une levée de boucliers en règle, après cette annonce de la patronne de la majorité dans Le Parisien. Ni les pétroliers, ni les stations indépendantes, ni les experts, ni la grande distribution n’y étaient favorables. «Nous n’avons de toute manière pas les moyens de proposer de vendre le carburant à perte, même si nous en avions le droit», s’agaçait dès ce week-end, dans nos colonnes, Francis Pousse, président national stations-service et énergies nouvelles au sein du syndicat professionnel Mobilians, qui représente 5800 stations, dont 3400 de TotalEnergies.

En réalité, seules les chaînes de la grande distribution comme E. Leclerc, Super U, Carrefour ou Intermarché disposaient des marges suffisantes pour vendre du carburant à perte, celui-ci n’étant, pour elles, qu’un produit d’appel. Mais les patrons de ces mastodontes avaient, eux aussi, balayé cette option d’un revers de main. «On ne va pas utiliser cette possibilité-là, car sinon on devrait augmenter le prix des pâtes. On n’est pas cinglés», se justifiait le patron des Mousquetaires, Thierry Cotillard, auditionné à l’Assemblée nationale.

Si cette piste semble abandonnée, Emmanuel Macron a toutefois sorti deux nouvelles flèches de son carquois : d’une part, mettre en place une indemnité carburant de cent euros, «limitée aux travailleurs» ayant un véhicule ; et, d’autre part, agir sur la chaîne du carburant, en exigeant des raffineurs des efforts sur leurs marges, puis en demandant aux distributeurs de vendre à prix coûtant. «Il y a une chose sur laquelle on peut agir, c’est d’essayer [d’éviter] qu’il y ait des marges abusives qui se fassent sur le raffinage. […] La première ministre va rassembler tous les acteurs de la filière cette semaine, et on va leur demander de faire à prix coûtant», a dit le président de la République.

Concrètement, en amont, côté raffineurs – TotalEnergies, Esso et Petroineos -, l’objectif est de comprendre si les marges dégagées sont légitimes, indique le cabinet de la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher. L’exécutif compte ainsi «regarder en détail les prix», pour mieux voir les coûts de raffinage, et ceux de la distribution et du transport. Cela devra permettre de constater «si certains acteurs auraient pu profiter du contexte pour augmenter leurs marges de manière opportuniste».

Dans les faits, les données partagées par le ministère font état d’un rebond des excédents des raffineurs ces derniers mois. La marge brute, autrement dit, la différence entre la valeur du baril de Brent et le produit fini, a augmenté, passant de 74 euros la tonne à 121 euros la tonne, entre décembre et août. La marge nette est évidemment moins élevée. L’exécutif compte, en tout cas, faire pression sur ces acteurs, pour leur demander de compresser leurs profits et réduire le prix final.

Reste à convaincre ces géants, dont certains sont étrangers : accepter de faire un effort en France ouvrirait, pour eux, une boîte de Pandore pour agir de même à l’étranger… «À ce jour, ils ne sont pas prêts à faire autre chose», prévient un fin connaisseur. La «logique de marché» s’applique : «Un carburant a un prix qui est continental, donc européen, qui résulte de l’équilibre offre-demande. Cet équilibre s’impose à la France. La France n’y changera rien», a d’ailleurs déclaré Olivier Gantois, président de l’Ufip Énergies et mobilités, sur Franceinfo, ce lundi matin.

En outre, les marges permettent aux raffineurs d’entretenir leurs installations, et d’investir pour les moderniser. Une manne loin d’être inutile, donc. TotalEnergies, de son côté, pourra également argumenter qu’il fait déjà un effort, en limitant le prix de vente à 1,99 euro. Un bras de fer s’annonce donc.

Parallèlement, le gouvernement souhaite pousser les distributeurs à multiplier les opérations de vente à prix coûtant. En d’autres termes, les entreprises vendraient l’essence et le diesel non en perdant de l’argent, comme le suggérait d’abord Elisabeth Borne, mais sans en gagner. «L’idée du président est de voir comment on va plus loin, dans la durée», commente le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher. Une nouvelle annonce que regrette Francis Pousse. «Le président de la République a mis de côté la mesure de vente à perte, mais il a ensuite dit qu’il engageait tous les acteurs de la filière à faire du prix coûtant. C’est peut-être que mes explications n’ont pas été assez claires», soupire-t-il.

Dans les faits, les stations tirent peu de marge du carburant, un à deux centimes au litre, tout au plus. TotalEnergies mis à part, les distributeurs BP, Esso – tous deux revendus, en France, à des grossistes qui achètent leurs produits au prix du marché – et Avia achètent leurs produits au tarif international, souligne Francis Pousse. En d’autres termes, ces acteurs «ont zéro marge de manœuvre». En outre, contrairement aux débits de tabac, qui touchent un pourcentage sur le paquet de cigarettes et gagnent donc plus lorsque le prix augmente, les stations touchent une «marge unitaire au litre», prévue dans les contrats. Elle ne bouge pas, même lorsque le prix augmente, ajoute le représentant.

Si les grandes et moyennes surfaces peuvent encaisser ces quelques centimes de perte lors d’opérations ciblées de vente à prix coûtant, c’est aussi parce qu’elles disposent de magasins pour se refaire. Le carburant n’est, pour elles, qu’un produit d’appel. La situation des autres stations – indépendantes comme celles liées à des réseaux – est bien différente. «C’est notre raison de vivre, c’est grâce à cela que nous gagnons des sous», relève Francis Pousse. Les professionnels s’inquiètent donc d’une distorsion de concurrence : la grande distribution vendrait périodiquement à prix coûtant, contrairement aux autres acteurs, et TotalEnergies, de son côté, maintiendrait son plafonnement des prix. De quoi mener à une large amplitude de prix, dont pâtiraient les indépendants et les plus petits vendeurs. «Dire que tout le monde doit vendre à prix coûtant, ce n’est pas faute de leur expliquer que ce n’est pas possible», s’agace le représentant de Mobilians, pour qui il n’est «pas question de faire un effort».

Si l’exécutif maintient son appel à vendre à prix coûtant, auquel répondraient principalement les distributeurs, les professionnels appellent à maintenir le principe d’un fonds de compensation pour protéger les autres stations. Sous peine de voir de nombreux vendeurs fermer boutique. En attendant, ces acteurs s’inquiètent d’être mis dos au mur par l’exécutif, avec le mauvais rôle : refuser de faire un geste pour le portefeuille des ménages. «On nous fait passer pour des méchants», conclut, maussade, Francis Pousse.