Quelques mois après son seule-en-scène, Lalalangue. Prenez et mangez-en tous, où, déjà, elle racontait avec cocasserie ses relations avec sa mère infernale, amputée et bigote, Frédérique Voruz explore avec Le Grand Jour sa fratrie, qui, elle non plus, n’est pas exempte de névroses. Le Grand Jour est celui des obsèques de la vieille, une ogresse droit sortie d’un conte cruel. Inutile de vous dire que ce n’est pas le grand pardon.

Dans la famille, il y a l’aînée, Clémence (Frédérique Voruz), Benoît, le cadet (Victor Fradet), Simon et Gabrielle, les faux jumeaux (Emmanuel Besnault et Aurore Frémont), Mona, la benjamine (Rafaela Jirkovsky), et Pierre, son petit ami (Eliot Maurel), la petite amie de Gabrielle, enfin Julie (Anaïs Ancel). N’oublions pas le père André, curé de la paroisse familiale (Sylvain Jailloux, qui, quittant sa soutane, revêtira la robe du fantôme de la mère).

L’ambiance est donnée dès le premier échange entre Gabrielle et Simon. Elle : « Mais tu ne pouvais pas la fermer ! (…) Fallait que tu craches à la gueule d’un cadavre ! » Lui : « J’ai fait deux, trois blagues, ça va ! » Elle : « Deux, trois blagues ? T’as balancé les pires horreurs qu’elle a faites. » Et nous voilà partis pour un rodéo domestique. Chacun monte à cru sur son passé et ça secoue. Tout se passe dans la cuisine, théâtre tragicomique où la parole, souvent, dépasse la pensée.

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Alors que Clémence prépare une ratatouille, la fratrie passe – au sens figuré – à table. Ce n’est pas toujours beau à voir, mais l’écriture et la mise en scène de Frédérique Voruz s’avèrent réjouissantes. Sous sa plume à l’ingéniosité dévergondée, le glauque devient enchanteur. On rit jaune, bleu, vert, rouge, noir, caca d’oie. Tout dans cette « dodécaphonie » sonne juste.

Cette famille horrible nous réserve des plaisirs et des divertissements d’une improbable richesse. Ainsi apprendrons-nous, entre autres délicatesses, que la benjamine, Mona, est la fille du père André. Entre parenthèses, on donnerait bien une médaille miraculeuse à Sylvain Jailloux : dans le rôle du défroqué et du spectre de la mère, il est diabolique. Pour revenir à Mona, elle vit désormais dans une yourte avec Pierre. Cet adepte de la zen attitude a une tête à sucer des cailloux. Quant à Simon, c’est un comédien raté. Benoît ? Il est trapéziste.

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Ce grand déballage n’est pas exempt de nostalgie. Quelques notes de Chopin jouées en live, souvenirs du père absent, font office de métronome rythmant des vies désaxées. Parfois, lorsqu’un personnage se confie, le reste de la famille se fige, devient une toile peinte. Allez voir du côté de chez Frédérique Voruz. Son enfance dans un milieu hostile lui a permis de devenir ce qu’elle est : une vraie dramaturge. Son Grand Jour est un grand moment.

Jusqu’au 5 mars au Théâtre du Soleil, Paris (12e). Tél. : 07 51 22 10 13. www.theatre-du-soleil.fr

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