On ne peut pas être juge et partie, selon le vieil adage. La contestation contre la réforme des retraites a beau durer depuis presque un mois, les mobilisations qui se sont tenues dans le pays ont presque toujours rassemblé entre 1 et 2 millions de personnes, selon le prisme des chiffres du gouvernement ou des syndicats. Un mouvement d’ampleur bien évidemment suivi et scruté en France à travers sa couverture médiatique hexagonale. D’autant plus depuis le début des débats parlementaires qui ont tendance, depuis début février, à accentuer la visibilité du sujet. Au point, pour les Français, de ne pas avoir assez de recul sur eux-mêmes ? Et de ne pas être assez objectifs sur leur état d’esprit ? Sur cet aspect, les commentaires de la presse internationale, parfois éditorialisés, peuvent être éclairants.

Notamment de l’autre côté de l’Atlantique. Au regard de l’histoire française contemporaine marquée par plusieurs mouvements sociaux, un éditorial du New York Times voit «un air de déjà-vu» dans les récentes manifestations. Et le journal américain de poser une question, pour le moins, directe : «Les Français sont-ils simplement paresseux ?». Si la productivité des Français est jugée meilleure par rapport aux Allemands, en dépit de la réglementation hebdomadaire des 35 heures, l’éditorialiste Robert Zaretski bat en brèche la retraite française «consacrée non seulement aux loisirs mais également au travail bénévole.» Un postulat qui pourrait, selon ce denier, provoquer une bronca chez certains Américains.

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Dans un autre article du même média, on dénonce «des conceptions très ancrées dans les mentalités, où la vie active est vue comme une corvée, et la retraite comme une libération.» De l’autre côté de l’Atlantique, au Royaume-Uni, les grèves et les manifestations sont rares. Même si le pays est aujourd’hui frappé par un mouvement de contestation inédit. Pour la BCC, «des grèves continues dans les transports, les hôpitaux et les dépôts de carburant seraient le pire scénario pour le gouvernement français. Cela immobiliserait définitivement le pays.» Leurs confrères britanniques du Daily Telegraph portent un jugement plus sévère. Le quotidien conservateur qualifie la grève de «sport national» en France : «Certains travailleurs sont tellement en grève qu’ils en oublient pour quel emploi ils sont en grève.» Et d’alimenter la rivalité entre les deux pays : «Dieu seul sait comment la productivité de la France est tellement supérieure à celle de la Grande-Bretagne…»

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Quant au quotidien allemand Die Welt , il «ne sait pas qui» de l’exécutif ou des syndicats «remportera l’épreuve de force». «Le président français veut défendre son héritage politique de réformateur dont l’élan a été freiné par de nombreuses crises», analyse-t-il. Un soutien à Emmanuel Macron pour mieux railler l’opinion publique française qui s’oppose massivement à la réforme, comme l’indiquent les dernières enquêtes d’opinion. Comme «la caisse de retraite n’est pas aujourd’hui déficitaire, la majorité des Français ne considère pas la réforme comme impérative». «Les arguments sur la justice intergénérationnelle et l’augmentation de l’espérance de vie sont balayés. La référence aux voisins, qui travaillent tous de plus longues heures, n’est pas acceptée», se moque le magazine d’outre-Rhin.

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Un peu plus au Sud, en Espagne, le quotidien El Pais qualifie les récentes manifestations d’«avertissement» pour le président de la République. Et se montre un peu plus compréhensif envers les manifestants que son homologue allemand. «Le rejet du projet est large et transversal. Bien que les marches aient été remplies par des syndicalistes, il y avait aussi des jeunes et des retraités, majoritairement des électeurs de gauche, indique le média espagnol. Ce sont des classes moyennes qui craignent, pour elles-mêmes ou pour leurs enfants, un avenir moins confortable, et qui voient dans leur actuel président le responsable d’une érosion de l’État-providence.» À l’inverse, l’italien Corriere della Sera , lui, ne prend pas parti. «Après le mouvement des gilets jaunes, qui a mis à rude épreuve le premier mandat du président français», la réforme des retraites est, pour Emmanuel Macron, «une nouvelle épreuve politique, dans un contexte économique et social difficile.»

Quant au média belge Le Soir, il considère que «l’exécutif veut malgré tout croire encore qu’il peut tenir face à la rue.» Si «l’histoire regorge d’autres séquences où les mouvements sociaux avaient poussé les gouvernements à capituler», le journal ne voit «pas de blocage pur et dur en vue». Pour La Tribune de Genève, enfin, «le tango se danse à trois, entre la rue, le parlement, mais aussi le gouvernement.» Et d’aboutir à cette analyse : «Pour les manifestants, il n’y a qu’une solution: le retrait, mais l’enjeu est de savoir si leur mobilisation se maintiendra. Pour Emmanuel Macron, l’abandon du projet serait une défaite majeure qui porterait gravement atteinte à son autorité.» Les prochaines semaines diront qui, dans ce tango, mènera la dernière danse.

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