«Je suis fauché, je porte un bracelet électronique et je suis l’une des personnes les plus haïes du monde (…). Et la vérité, c’est que j’ai fait ce que je pensais être juste.» Accro à Twitter, Sam Bankman-Fried (SBF) a écrit ces lignes peu après son arrestation, en décembre 2022, dans une longue suite de posts qu’il n’a finalement jamais publiés sur le réseau social, mais confiés à une influenceuse crypto. Cette posture, le fondateur de la plateforme FTX compte la défendre envers et contre tout lors du procès qui s’ouvrira le 3 octobre devant le jury d’un tribunal fédéral de New York.
Le trentenaire est le personnage central du plus retentissant scandale qu’ait connu le marché des cryptoactifs. Une fraude présumée qui a fait perdre plus de 8 milliards de dollars à un million d’investisseurs et ravagé une industrie peinant toujours à s’en remettre. SBF répondra de sept chefs d’accusation, dont ceux de blanchiment d’argent, fraudes et conspiration pour plusieurs types de fraude pour l’escroquerie présumée de clients et d’investisseurs de la plateforme FTX et de sa société sœur Alameda Research.
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Pendant six semaines, le procès promet un grand déballage. Ce dernier a déjà largement commencé depuis l’effondrement brutal de la plateforme FTX, en novembre 2022. Car l’ancien «petit génie des cryptos» a été rapidement lâché par les membres de son premier cercle. À l’unisson pour partager de luxueuses résidences aux Bahamas, des relations amoureuses ou des substances récréatives, le quatuor d’initiés qui gérait l’empire FTX aux côtés de SBF s’est fracassé aux premiers sons des sirènes judiciaires. Le «un pour tous» s’est transformé en chacun pour soi. Première à se mettre à table, Caroline Ellison. Cette ancienne petite amie de «SBF», nommée directrice générale d’Alameda Research en octobre 2021, a reconnu un abus sur les fonds des clients. Alameda Research a été le premier pilier du petit empire crypto édifié par SBF en moins de cinq ans.
Fin 2017, il crée cette société spécialisée dans le trading à haut risque de cryptoactifs, après avoir travaillé trois ans pour le fonds spéculatif Jane Street, où il rencontre Ellison. Comme il l’a expliqué dans une interview à Forbes, SBF se définit alors davantage comme un «mercenaire» qu’un «évangéliste des cryptos» :«Je spéculerai sur du jus d’orange si cela me rapportait davantage.» Mais à cette époque, de faciles opportunités d’arbitrage entre zones géographiques sur des cryptoactifs lui permettent de gagner rapidement beaucoup d’argent. En 2019, il fonde FTX, une plateforme conçue «pour des traders», permettant de réaliser des transactions sur des produits cryptos complexes. Jusqu’à fin 2021, la société connaît une croissance folle, surfant sur la folie autour des cryptos et des NFT. Elle se revendique comme la deuxième plateforme mondiale d’échanges de cryptomonnaies, derrière le géant Binance. Dans le même temps, avec un look atypique d’adolescent aux cheveux hirsutes, SBF construit son image de «petit génie des cryptos», capable de levées de fonds et d’opérations marketing spectaculaires, qui n’a besoin que de cinq heures de sommeil fractionné pour donner le meilleur de lui-même, malgré un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité, pour lequel il est traité.
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Son succès – et sa fortune estimée, un temps, à 26 milliards de dollars – lui permet de faire graviter autour de lui un écosystème de stars du sport, de financiers, de politiques de tout bord qui acceptent de généreuses donations. Son discours sur le besoin de régulation d’un secteur qui en manque cruellement en séduit beaucoup. Il est auditionné au Congrès et obtiendra même, au culot, un rendez-vous avec Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale, pour discuter crypto. Mais derrière toute cette poudre aux yeux, l’enquête du département de la Justice américain démontre qu’il n’y avait aucun contrôle et un mélange total des actifs entre les sociétés FTX et Alameda Research.
La mécanique s’enraye au printemps 2022 avec la baisse brutale de certains cryptoactifs et la chute du TerraUSD. Pour couvrir des pertes financières, les transferts de fonds s’intensifient. Début novembre, FTX ne peut plus reverser à ses clients l’argent qu’ils avaient déposé. Selon Caroline Ellison, ex-directrice générale de la société Alameda Research, «SBF» était au courant et aurait même ordonné l’intensification de ces transferts pour tenter d’éviter la banqueroute, ce que l’intéressé nie farouchement. C’est bien la question que devra trancher le procès: à quel point SBF savait-il, et depuis quand? Il plaide non coupable de tous les chefs d’accusation retenus contre lui. Sa ligne de défense: il n’était pas conscient de faire des choses illégales. Il se présente comme un dirigeant qui ne savait pas réellement ce qui se passait comptablement tant il avait à faire, voire mal conseillé par des avocats… Tout juste reconnait-il des échecs dans les procédures de gestion des risques…
Disciple de l’«altruisme pragmatique», un courant de pensée en vogue dans la Silicon Valley, SBF répète à l’envi que son seul dessein n’était que de faire fortune le plus vite possible pour pouvoir financer de bonnes causes qui lui sont chères…
Cette ligne de défense s’accommode mal de certains comportements depuis son arrestation. Alors qu’il avait obtenu d’être placé en résidence surveillée chez ses parents contre le paiement d’une caution de 250 millions, Sam Bankman Fried a été renvoyé à la prison de Brooklyn en août dernier, après la publication dans le New York Times d’extraits du journal intime de Caroline Ellison. La justice y a vu une tentative de subornation du témoin et de manipulation de la couverture médiatique…
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Le département de la Justice dispose d’autres témoignages accablants. En décembre, son ancien copain d’études, Gary Wang, cofondateur et responsable de la technologie de FTX, indiquait avoir été chargé de modifier les codes du système d’information de FTX entre 2019 et 2022 tout en sachant que cela donnerait à Alameda Research des privilèges spéciaux. Nishad Singh, le directeur technique, et récemment, Ryan Salame, ancien directeur de clientèle ont aussi plaidé coupable et reconnus des transferts de fonds de clients illégaux de FTX vers Alameda. Outre ces témoignages et la collaboration active de ces proches directement impliqués dans les opérations, le département de la Justice américain a rassemblé les comptes financiers des sociétés, des enregistrements de réunions, des e-mails, et des cartons de documents.
Mais ce procès pourrait bien être l’occasion d’apporter aussi une lumière nouvelle sur cette affaire. Alors qu’en décembre, John Ray, le directeur général de FTX nommé après le placement de la société sous la loi des faillites, attribuait en grande partie l’effondrement de FTX à «la concentration absolue du contrôle entre les mains d’un très petit groupe d’individus grossièrement inexpérimentés et pas très calés, qui n’ont mis en œuvre aucun des systèmes ou des contrôles requis», la société s’intéresse désormais au rôle des parents de San Bankman-Fried. Dans une plainte déposée en septembre, la nouvelle direction de FTX accuse Joseph Bankman et Barbara Fried, tous deux éminents avocats diplômés de Stanford, d’avoir «siphonné des millions de dollars du groupe FTX pour leur bénéfice personnel».
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Spécialisé en droit de la fiscalité, Joseph Bankman aurait activement participé aux montages financiers de la société de trading Alameda Research et de la jungle des 130 filiales offshore de FTX International. Ainsi qu’à la conception de la cryptomonnaie FTT, lancée par son fils lors de la création de la plateforme FTX. Joseph Bankman était à la fois «conseiller stratégique et superviseur général des activités de FTX», explique l’avocat général de FTX US dans la plainte. Or, le couple est soupçonné d’avoir bénéficié via un autre montage financier d’un «don» de 10 millions d’Alameda Research, ainsi que d’une propriété de 16,4 millions aux Bahamas, payée avec des fonds fournis par FTX Trading. Un «family business» qui, s’il est avéré, soulève de nombreuses questions…
Seul le fils sera cependant dans le box des accusés pour ce procès. Pour les sept chefs d’inculpation retenus – un autre procès pourrait avoir lieu ultérieurement -, Sam Bankman-Fried est passible en théorie de plus de 100 ans de prison en cumulant les peines. Sans attendre l’épilogue, un livre sur sa vie sortira le jour même de l’ouverture du procès. Signé par le journaliste Michael Lewis, qui a passé six mois avec lui avant son arrestation, Going Infinite. The Rise and Fall of a New Tycoon promet lui aussi son lot de révélations…